11.07.2009

La commande du matin


Le thé est bon. La fenêtre fait entrer le froid et fige les orteils sur le plancher. Je l'ai ouverte dès le levée comme à chaque matin malgré les intempéries, les jours frisquets, les odeurs de soupe et d'ail qui courent jusqu'à l'embouchure de mon carré de verre. J'aimerais moi aussi être un désert parce qu'il est grand, parce qu'il chauffe la plante des pieds, parce qu'il crispe les yeux. Il commande l'humilité. J'ai oublié Marie-Jo Thério à tort. Elle me rappelle Joni Mitchell surtout lorsqu'elle parle de rivière. Il faut que je termine mon thé. Grandes lampées. Je plonge mes doigts dans la tasse et attrape la mousse tapie au fond. J'enfile mes jambières et passe la porte.

11.06.2009

Je lèche ta joue par-delà la pluie

Je n'ai pas encore trouvé de lieu singulier capable de rehausser cette histoire qui n'en est pas une. Je ne connais pas de Café Robinson. Et les autres m'ennuient Je les évite même. Ils appartiennent aux inconnus. Ils sont trop habités. Comment affectionner des mondes où gisent d'affreux personnages pour qui « les filles sont comme des livres que tu sais que tu finiras pas. Holy shit. C'est tellement stérile. » De toute façon, je n'aime pas vraiment les objets. Les livres en font partie. Sauf quelques-uns bien précis qui tiennent dans un sac à main.

Il est rare que l'on sait à ce point, que l'on se sait soi. Je me sens exactement ainsi : jouissant d'une conscience faste, belle de ma petite rivière. Chaque galet, chaque bouillon, chaque branche limoneuse assiste l'onde brune dans sa fin, y jette un peu de brûlantes lueurs. Il y coule juste une brise qui ne déplace que la chaleur du visage sans même réussir à faire s'agiter les cheveux. Le temps est bon. Et puis, il y a lui que je croyais, à tort, ne plus aimer autant qu'avant : les déceptions, les échappées, la distance. Et non. Il sacre et me demande des choses. Il y a de moins en moins de gens autour. Avec lui comme avec les autres, j'aime savoir que nous sommes seuls, forts. Qu'il n'y a que nous, que nous sommes ce qu'il y a de plus passionnant parce qu'ensemble. « J'aimerais [lui] lécher la joue et jouer du tam-tam». Je me trouve bien naïve mais je sais que je serai toujours plus brave qu'avant. Malgré tout. Cette paix, il ne faut pas trop que je m'y attarde, m'angoisse un peu. La superstition me gagne et j'en viens à y voir le signe que la fin s'amorce. Que tout peut s'achever parce qu'il y a cette paix. Un esprit s'amusant à tordre le monde, trop habitué à le retourner dans tous les sens juste pour voir.

Hier, il neigeait à cette heure.

Dès l'aube, j'irai me blottir dans la maison blanche (la mienne n'est pas rose, non) qui flotte entre deux rives derrière la montagne. J'espère qu'il y aura du pâté au poulet ou du macaroni. Le matin, Loulou courra partout et me réveillera de son boucan. Et ils seront plus nombreux que je le croyais, embrumée dans mon lit ; ils seront tous là. Il ne manquera plus que moi.

11.04.2009

Le bonheur est dans le pré avec les vaches, les blés et les coquelicots

Mon corps est un jardin de givre. De givre agité de verre et de blés blancs, gourds, plantés dans la rumeur cassante du froid. La rue m'appelle. Mais le froid réduit considérablement ma fluidité dans l'espace -- même si mon manteau est en tout point parfait pour l'hiver et qu'il fait smouch quand je m'assois dans l'autobus ou sur le mur de pierre dans le parc (oh oui, déjà l'hiver pour moi, il me manque des litres et des litres de sang d'où le froid violentant mon corps transparent, soutient Sanchez). C'est tout à fait normal. Le froid et ma fatigue. La tension est enfin descendue et je capitule devant mon lit et ses strates blanches, pures. J'en ai envie maintenant. J'ai effectué presque toutes les tâches figurant sur ma liste (virtuelle). Ah et puis non, je ne me suis pas rendue à l'hôpital, je n'ai pas fait la vaisselle, je ne suis pas sortie me lacérer le nez dans l'air cru de novembre, il aurait fallu que je passe quelques coups de fil aussi. J'ai au moins répondu à une brève requête qui se voulait pourtant aimable. J'ai le droit de dire non. J'ai le droit de flancher quand on se tient trop près de moi dans les escaliers. J'ai le droit de trouver que Bernard Émond est magnifique dans un château et qu'Élise Guilbault est flamboyante (elle aime les coussins qui ressemblent à des foulards à grosses mailles). C'est fou comme on se connaît peu entre nous finalement (ce qui explique, dans mon cas, la déferlante suivant l'apparition de celui réussissant l'exploit de me deviner malgré la résistance et la peur). Bref, n'attendons pas les autres. Allons-y seuls, dans le pré.

11.03.2009

La renarde et moi, Sidonie-Garance la mythique

J'aimerais aujourd'hui que l'on m'appelle Sidonie ou Garance. Des prénoms élégants, d'un chic fou alors que je dérive au ras des pâquerettes, à hauteur de bottines. J'ai le plafond aussi bas que le ciel de novembre. On dirait que la nuit a fait pousser une branche de glaïeul dans ma gorge. Des glaïeuls couleur crème. Comme ceux que ma grand-mère a reçu lors de ses funérailles. Ça ne veut rien dire. Ça ne veut pas dire la mort. Parfois, il ne reste plus qu'à s'échapper de soi-même, à franchir la fenêtre, à y aller sur le toit. Non pas dans une envie ultime de franchir le seuil mais plutôt pour se transgresser, se transcender et surtout pour se penser autrement. Juste pour se convaincre que les intempéries n'auront pas raison de nous. Avant maintenant, j'étais en mesure d'entrevoir les périmètres des événements, savoir où était ma fin mais j'ai embrouillé sans le vouloir la configuration préalablement fixée. Je me huerais moi-même mais il ne sert à rien de s'autoflageller de la sorte. Je vacille comme une conne. Je n'ai aucune résistance. Et les autres... mais qui sont-ils ? Que me veulent-ils ? Je ne réussis pas à leur faire peur et pourtant. Pourtant. Ils devraient tellement. Je ne peux rien pour ces gens. Je ne peux m'adresser à toi jamais. Je ne peux rien te dire, toi. Je ne peux même pas t'appeler par ton prénom puisque tu es à ma suite. Je les sens tes yeux. Tu peux cesser dorénavant. Tu me réponds n'importe quoi comme d'habitude : Je traquais votre esprit où le cœur tient une grande place, c'est naturel et nous pensions tous les deux. Et moi : Peut-être suis-je trop paresseuse pour les autres. C'est l'épiderme seulement qui est touché -- ce serait trop long.

Voilà. Âme remplie de voiles - triste moi qui réclame à la fin ma Petite Âme. Permettez-moi cher Monsieur que je me hausse sur la pointe des pieds et que le long de vous j'embrasse votre bouche rouge. Oui.

Mille fois une autre.


(fragment de lettre de la renarde et du mal peigné)

11.02.2009

Ciel de prunes

J'ai rongé tes pleurs de prunes
tes prunes de prisons blanches
où les lapins noirs
bondissaient comme des cœurs
P-M Lapointe

Les gens sont fous. Il fait noir. Ce n'est pas encore normal dans ma tête. Je racontais à X une conversation entre Y et moi -- j'aime raconter mes conversations, c'est difficile d'être fidèle à son mouvement initial, c'est plein et décousu à la fois -- au cours de laquelle celle-ci m'avouait avoir ressenti la brisure au même titre que moi. Non par compassion. Mais parce qu'elle avait cédé à ma crise parfaitement interprétée cette nuit-là : les sanglots étouffés, le discours décroché de son seuil. Bref, la désespérance. Et j'avais encore cette pluie singulière au bord des dents seulement qu'à le lui raconter (je suis geignarde au fond). Les événements, trop étroits pour l'idée que je me fais du continent, me touchent encore malgré mon éloignement, malgré ma tête qui s'évertue à l'errance, malgré le monde où toutes les issues forcent la destruction. J'avais encore un peu de cela dans la gorge, l'estomac inondé de déceptions malgré les cordes de pluie, les dormances de brume et de terre. Je soupçonne mes côtes de petite poupée d'être impliquées dans cette réminiscence. Maki est dans la pièce d'à côté avec sa slide et son harmonica. Je regarde à travers le verre de ma bouteille et le temps s'arrondit en forme de prune.

11.01.2009

Tropique du cancer

Une gaufre entamée sur le trottoir me tient compagnie. Bon nombre de touristes échouent dans ce quartier historique par ennui plus que par besoin d'aventure. Le pirate est probablement ce qui se fait de plus rocambolesque ici (et il se fait rare ces temps-ci). Sinon, les deux clochards ne sortent que tard la nuit. Le pire qui puisse arriver est de s'enfarger dans les craques du pavé ou de souffrir les bourrasques de vent. Mes cheveux s'agglutinent d'ailleurs comme des serpents autour de ma tête. Ils ne m'appartiennent plus. Le sol est jonché de feuilles jaunes. Le soleil me pousse sous les pieds. Je passe devant l'hôpital et me dis que, si mon proprio a vue sur l'extérieur, peut-être m'observe-t-il en train de ne pas bifurquer vers sa chambre pour prendre de ses nouvelles. Finalement, il n'est pas mort mais presque : cancer des poumons et métastases au cerveau. Je ne pensais pas sa fin si proche. On s'attache même à ceux qu'on n'apprécie guère. J'irai lui rendre visite cette semaine. Lui faire mes adieux. Ce sera la première fois que je m'adresserai en ces termes à quelqu'un de vivant. Je serai gentille. Il m'aime bien et moi aussi au fond.

10.30.2009

Celui qui me correspond

Le verbe faillir est complètement nul. Et que dire de bouillir. Il bout. Que c'est laid. J'étudie en marchant, mon dos le supporte mieux ainsi. Mon dos, mon bras, ma fesse (!). Parfois, j'ai l'impression d'être plus attachée à mes fantasmes qu'à la réalité. Il est vrai que c'est une chose très ancrée en moi, la fabulation. Je m'y remets alors que je croyais avoir chassé cette mauvaise habitude de mon quotidien. Sous la douche, je pense encore à toi, parfois (je dis « toi » comme on dit « vous »). Pas tout le temps. Juste quelques matins ici et là, disposés maladroitement sur le calendrier. Des jours qui ne veulent rien dire, pense-je. Mais au fond, je sais exactement ce qu'ils signifient. La correspondance entre la renarde et le mal peigné me sidère. Je les envie tant. D'accord, ils sont inconstants mais qui l'est vraiment, constant. Seulement ceux qui le souhaitent ardemment et qui se font violence. Souvent, j'ai peur de moi-même à ce sujet d'ailleurs. Et Pauline Julien, je l'aimais lorsqu'elle chantait mais maintenant je l'aime elle. Lui, je le connais si peu et je le reconnais tellement. Lui, comme d'autre, surtout ici :

Je coupe toute vélléité qu'il y a en moi de vouloir m'enraciner dans un sentiment. Car c'est une illusion de croire que ça peut être définitif. [...] Ce que tu n'as pas et n'auras jamais, parce que tu t'emmerderais bien vite, ce sont toutes mes heures. [...] Je me relis et me rends compte que j'ai atteint dans mes lettres la même confidence, la même liberté d'allure que dans mes propos avec toi sur le lit le matin ou le soir. (La renarde et le mal peigné, p. 35-36)

Quelques secondes suffisent parfois ; une voix, trois ou quatre mots, un peu de bienveillance et je suis tentée.